
Six semaines. C'est à peu près le temps qu'il m'a fallu, cet hiver-là, pour arrêter de chercher les bons mots et commencer à chercher le bon ordre. Je m'en suis rendu compte un soir, penchée sur le carnet qui traîne près de mon clavier, en train de raturer pour la troisième fois la même phrase que j'essayais de rendre parfaite depuis une heure. Quand on débute en éloquence, on croit souvent que le problème, c'est le vocabulaire. Le mien, j'ai fini par le comprendre, était ailleurs: je n'avais tout simplement pas de plan pour ma pensée avant de prendre la parole, et sans plan, même la confiance la mieux intentionnée s'effondre à la première question inattendue.
Avant ça, j'avais essayé la solution qui demande le moins d'effort: engloutir des heures de conférences inspirantes, ces discours impeccables où chaque phrase semble couler toute seule, en me disant que ça finirait bien par déteindre sur ma façon de parler. Ça n'a rien changé. Regarder quelqu'un d'autre structurer sa pensée à l'écran ne m'a jamais appris à structurer la mienne en direct, devant un vrai visage qui attend une réponse.
Structurer sa pensée, ce n'est pas mémoriser ses phrases
Structurer sa pensée, ce n'est pas mémoriser ses phrases: c'est une distinction que j'ai mis du temps à voir clairement. On imagine souvent que bien parler, c'est avoir les bonnes formules toutes prêtes, comme un texte qu'on réciterait sans accroc. Mais une phrase apprise par cœur est fragile: elle ne survit pas à une interruption, à une question qui arrive de travers, à un blanc de deux secondes qui suffit à tout faire vaciller. Ce qui tient, dans ces moments-là, ce n'est jamais le mot exact. C'est de savoir où on va.
La structure, pour moi, tient en trois questions posées avant d'ouvrir la bouche: qu'est-ce que je veux qu'on retienne, dans quel ordre je le pose, et par quoi je termine. Rien de plus compliqué que ça. Ce squelette-là tient debout même quand la mémoire flanche, même quand le stress fait disparaître la moitié du vocabulaire qu'on avait prévu d'utiliser. Il suffit de connaître ses trois points d'appui pour y retomber, peu importe la façon dont la phrase finit par sortir.
Ce que je traînais avant d'arriver là
Ce que je traînais avant d'en arriver là n'avait rien d'original: le ventre noué avant une réunion, ce réflexe de repousser à plus tard chaque occasion de prendre la parole qui se présentait, et cette chaleur qui grimpait dans le cou pile au moment où il aurait fallu rester calme. J'en parle plus en détail dans mon texte sur pourquoi je deviens rouge quand je parle devant tout le monde, ce cercle où la peur de rougir finit par provoquer le rougissement. Le cœur qui s'emballait avant même d'avoir ouvert la bouche faisait partie du même paquet, tout comme la voix qui partait dans les aigus les dix premières secondes avant de retrouver, ou pas, un peu de stabilité.
Trouver le squelette avant les mots
Trouver le squelette avant les mots est devenu presque un réflexe, à force. Dans le bruit des chaises qui raclent quand une salle finit par s'installer et se taire, face à une question que je n'avais pas vue venir, je ne cherche plus la phrase magique. Je cherche l'ordre: ce qui est réglé, ce qui coince, ce qu'on fait ensuite, par exemple, quand on me demande où en est un dossier. Cette limite, loin de m'appauvrir, m'a détendue. Elle m'évite de partir dans des détails qui ne font qu'alimenter l'inquiétude.
Il y a eu des paliers avant ce déclic précis: le jour où une remarque un peu piquante en atelier n'a pas gâché le reste de mon après-midi, par exemple, ce genre de petite victoire qu'on ne remarque souvent qu'après coup. Je n'essayais pas de jouer un rôle ni de ressembler à quelqu'un de plus sûr de moi, juste de dire une idée après l'autre, dans le bon ordre. Mes mains ont fini par se poser toutes seules au lieu de chercher quoi faire d'elles, et même les questions posées après un exposé, celles qu'on ne peut pas préparer à l'avance, ont cessé de me prendre totalement au dépourvu. Un mariage, plus tôt cette année, avait pourtant bien failli me convaincre du contraire: je m'étais retrouvée à deux doigts de renoncer au moment de porter un toast, et ce jour-là, seul un ordre tout simple en tête m'a évité de m'effondrer complètement devant tout le monde. Pour garder cette régularité, je reprends souvent les mêmes exercices quotidiens pour travailler mon éloquence et sa répartie naturelle, en les pliant à ces trois points d'appui plutôt qu'en les suivant à la lettre.
Quand le vrai déclic vient d'un regard extérieur
Et si le vrai déclic ne venait pas de moi, mais du regard de quelqu'un d'autre? C'est à peu près à ce moment-là, autour de la sixième semaine, que j'ai raconté ma réunion à Gwenn, une collègue avec qui je déjeune presque tous les jours depuis des années. Elle a cette manière bien à elle de dire les choses en deux phrases, sans détour, et là, elle m'a juste regardée en fronçant les sourcils: elle n'avait rien vu. Ni la panique qui était montée avant que je prenne la parole, ni le moment où j'avais failli perdre le fil. J'avais fini par comprendre, ce jour-là, ce qu'un texte sur comment soutenir le regard pendant une prise de parole sans paniquer ne m'avait jamais vraiment appris tant que je ne l'avais pas vécu: ancrer sa structure sur un visage précis, plutôt que sur le vide de la salle, change tout à ce qui se voit de l'extérieur.
Ce n'est qu'après, en remontant à pied vers la colline du Château, que j'ai compris ce que ce non-évènement voulait vraiment dire. Ce que je vivais à l'intérieur, la panique, le vide, la phrase qui manque de se dérober, ne débordait plus vers l'extérieur. Les deux, pour la première fois, ne racontaient plus deux histoires différentes.
La leçon que je garde de ces six semaines-là tient en une phrase: la structure n'est pas un texte qu'on récite, c'est un ordre qu'on choisit, et on peut le choisir même quand le trac est encore bien présent. Je n'ai pas arrêté d'avoir peur. J'ai juste arrêté d'attendre que la peur disparaisse avant de me donner un plan.