
Trois piliers soutiennent un discours qui porte : l'ethos, le pathos et le logos. Pendant des années, je ne m'appuyais sur aucun des trois quand on me demandait de prendre la parole. Lors d'une réunion, dans nos bureaux niçois, une idée limpide m'était venue sur un dossier d'archivage que je connais par cœur. Je l'ai sentie monter, puis la gorge s'est nouée et mes mains sont devenues moites contre mon carnet. Un collègue a proposé une version bien moins soignée de la même idée, et j'ai hoché la tête en silence, le visage trop chaud pour que je me lance.
Avant d'aller plus loin, une précision qui compte : si vous choisissez une méthode grâce à un lien de cet article, je touche une petite commission sur ce blog, sans que votre prix change. Ce que je veux comparer ici n'est pas la meilleure prise de parole en public sur le papier, mais deux façons très différentes d'y arriver : le théâtre, qu'on me conseille depuis toujours, face à une approche par les mots que j'ai fini par adopter pour retrouver une forme de confiance en soi plus tranquille et une éloquence douce qui ne demande pas de jouer un rôle.
Deux voies pour ne plus se taire
On répète souvent qu'il faut vaincre sa peur de parler en réunion en s'exposant frontalement, par l'improvisation ou des cours de théâtre. Cette logique marche pour une partie des gens que la parole publique effraie, ceux chez qui l'appréhension reste surtout mentale. Pour d'autres, la peur s'installe dans le corps avant même que l'esprit n'ait le temps de réagir : la chaleur qui monte au visage, le cœur qui s'emballe, la voix qui se bloque sur le premier mot. Ce réflexe explique pourquoi les mêmes exercices, présentés de la même façon, marchent pour un profil et braquent complètement l'autre, et pourquoi la vie de bureau, faite de réunions qu'on ne peut pas fuir, met ce genre de différence en pleine lumière.
Pourquoi le théâtre a été le mauvais point de départ pour moi
Mon voisin Armel Loridon s'est inscrit à un atelier d'improvisation et s'y est senti à l'aise dès la première séance ; il fait partie de ceux pour qui occuper une pièce ne demande aucun effort conscient, l'exact opposé de ce que je vis. Pour moi, l'idée de monter sur une estrade et d'incarner un texte avec mon corps entier déclenchait précisément le réflexe que je cherchais à éviter. J'ai bien essayé la visualisation positive, à imaginer la scène qui se passait bien avant d'y être vraiment confrontée, mais ça ne remplaçait jamais le moment où il fallait parler pour de vrai. Le corps ne se laisse pas convaincre par une répétition mentale qui contourne le réel. Éviter la situation redoutée soulage sur l'instant, mais nourrit un cycle qui rend la fois suivante encore plus dure, et c'est ce piège-là que la visualisation seule n'a jamais réussi à casser chez moi.
Je préparais mes phrases en marchant dans les jardins de Cimiez, loin de tout regard, ce qui m'apaisait sur le moment sans m'avancer d'un pas pour le jour où il fallait vraiment parler. Il y a aussi une différence entre des gestes habités et des gestes joués, celle qui sépare une présence qu'on ne remarque même pas d'une posture apprise pour la scène, et c'est cette première catégorie que je cherchais, pas la seconde.
L'éloquence douce sans la performance
C'est dans cette recherche que je suis tombée sur La Guerre des Mots, qui part d'une idée simple : bien parler et bien jouer sont deux compétences distinctes. Le livre ne demande pas de savoir occuper un espace, projeter sa voix ou improviser un personnage ; il traite le langage comme une matière qu'on façonne à l'écrit, dans le calme, avant même de la prononcer. C'est ce que j'appelle l'éloquence sans la performance : la clarté et la structure d'une phrase peuvent porter un propos aussi loin qu'une présence physique travaillée, sans qu'il soit nécessaire de jouer quoi que ce soit. Ça a changé la question que je me posais : non plus comment vaincre mon trac, mais comment construire une phrase qui tient debout toute seule.
La rhétorique classique distingue trois piliers, l'ethos, le pathos et le logos, et m'appuyer sur le dernier, la logique de l'argument, a compensé ce que mon corps ne pouvait pas encore offrir. S'appuyer sur une structure qu'on comprend vraiment tient mieux la distance qu'un texte appris par cœur, qui craque au premier imprévu. Cette bascule répond au constat du début : des trois piliers, j'en tenais enfin un.
Comment choisir entre La Guerre des Mots et une méthode plus classique ?
Je suis revenue plusieurs fois vers La Guerre des Mots depuis, surtout pour les tournures et la répartie qu'on peut réutiliser telles quelles en réunion. Le livre suppose toutefois qu'on a déjà dépassé le plus gros du trac, ce qui n'est pas vrai pour tout le monde dès le départ. Pour les pics de panique purs, avant même d'ouvrir la bouche, je m'appuie aussi sur des pistes pour gérer les palpitations avant de prendre la parole, parce que la meilleure structure de phrase ne sert à rien si le cœur cogne trop fort pour qu'on articule quoi que ce soit.
À l'inverse, Comment parler en public avec aisance part davantage du corps, du souffle, du rythme, de la voix, utile pour qui n'a pas encore fait la paix avec le trac au moment de se lever. C'est un terrain que la méthode par les mots suppose déjà largement acquis, ce qui rend les deux approches complémentaires plutôt que concurrentes pour qui part de très loin. La Guerre des Mots convient mieux, je trouve, à qui a déjà apprivoisé le corps qui panique et cherche surtout à muscler le fond du propos.
Pour un discours ponctuel et écrit à l'avance, un mariage ou un pot de départ, Comment Devenir la Star des discours en public propose une trame pas à pas qui rassure surtout quand il faut monter sur une estrade un jour précis, mais elle est moins pensée pour l'aisance de tous les jours en réunion. Répondre à une question qu'on n'a pas préparée sollicite d'ailleurs un réflexe différent de celui qu'on travaille en écrivant une phrase à l'avance, et aucune des trois méthodes ne remplace vraiment cet exercice-là.
Reprendre la parole en réunion
Lors d'une réunion sur un dossier de contentieux administratif, j'ai utilisé une phrase construite à l'avance, une antithèse simple pour souligner l'absurdité d'une décision. J'ai parlé sans presser le débit, en m'appuyant sur les faits. Ma voix a tenu la phrase jusqu'au bout, sans se briser sur le dernier mot comme elle le faisait avant, et le silence qui a suivi n'était pas gêné, il était concentré. Mon responsable a hoché la tête et repris mon point comme s'il allait de soi.
Tenir une phrase du début à la fin sans que la voix ne flanche est devenu, pour moi, une meilleure mesure de progrès qu'une impression générale sur le moment. Ce genre d'instant ne se compte pas en semaines ni en scores ; il se reconnaît au fait qu'il ne reste plus coincé dans la gorge une fois rentrée chez soi. Une lectrice, Prisca Jullien, m'a écrit après avoir vécu un blanc semblable au moment d'un toast, et sa façon de raconter la scène, avec une précision que je lui envie encore, disait déjà l'essentiel : ce n'est pas le silence qui fait mal, c'est de ne pas savoir quoi y mettre. Les reculs existent aussi, une phrase mal engagée, une idée abandonnée en cours de route, mais la façon de s'en relever compte autant que la réussite elle-même.
Travailler la structure, le glossaire des figures de style et le choix des mots finit par réguler une bonne partie du stress, parce qu'on sait exactement ce qu'on va dire, et surtout comment le dire.
Théâtre ou mots : le choix dépend du profil
Si occuper un espace, improviser, jouer un rôle vous met déjà à l'aise ou vous intrigue plus qu'il ne vous effraie, le théâtre reste un raccourci solide, c'est le terrain d'Armel, pas le mien. Si en revanche l'idée seule d'un regard collectif sur votre corps déclenche la même alarme physique que chez moi, commencer par la structure d'une phrase, comme le propose La Guerre des Mots, offre un point d'entrée qui ne demande rien à votre corps avant que vous ne soyez prêt. Ce n'est pas la même confiance en soi qui se construit dans les deux cas, mais une aisance qui, avec le temps, finit par se voir de la même façon dans une pièce.